Jean-Eudes Bourque

Montréal, Québec

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LE MOT «ENFANT» VEUT DIRE : PRIVÉ DE PAROLE EN LATIN

Je suis né avec la paralysie cérébrale et j’ai aujourd’hui 64 ans. Dès la maternelle, voyant qu'il me serait impossible d'écrire, à cause des spasmes continuels de mon handicap, on m'apprenait à écrire à l'aide de lettres en plastique, aimantées, qu’on disposait sur un tableau en bois recouvert d'une plaque métallique. Pendant que j’exécutais mes travaux scolaires, en français, j’agissais beaucoup plus lentement que les autres parce que les nombreuses lettres étaient mêlées et étendues sur une boîte rectangulaire. Je disposais les lettres au bas du tableau et je formais ainsi les mots et les phrases demandés par le professeur. Pendant les six premières années, j’ai eu le même professeur. Elle m’a beaucoup aidé, elle était patiente et dévouée. Elle attendait tout le temps que j’aie fini de marquer mes mots avant de passer à d’autres choses.

Un bon jour, à l’heure de la dictée, j’ai eu l’idée de montrer les lettres avec mon doigt. Les lettres étaient encore pêle-mêle, mais je ne les avais placées l’une à côté de l’autre, il suffisait que je les montre et elle écrivait les mots. Je lui ai alors fait comprendre que je voulais mettre les lettres en ordre alphabétique sur un carton pour en faire un tableau. Elle le sortait à chaque dictée.

Ce système ne me servait pas encore pour parler aux gens, mais uniquement pour faire mes devoirs pendant environ un an. C’est que je réussissais assez bien à m’exprimer et à faire connaître mes besoins journaliers en faisant des gestes avec les yeux et en disant certains mots que je parvenais à prononcer. Mais pour mieux me faire comprendre, j’ai eu l’idée d’aller chercher mon carton dans mon pupitre et de ne pas m’en servir uniquement pour mes devoirs.

Plus j’avançais en français, plus je brûlais d’impatience de pouvoir enfin écrire et dicter mes lettres moi-même. C’est que les longues lettres qu’écrivaient la secrétaire du Foyer de Charité ne me semblaient pas intéressantes pour ma mère. Elle y racontait tout ce qui se passait au Foyer, les allers et venus de notre aumônier. J’avais le désir d’écrire des choses plus personnelles sur mes activités et mes pensées et non celles du Foyer, dans mon style à moi et dans les limites de mon vocabulaire d’alors. Avec mon carton, je pouvais converser plus. J’avais de plus en plus de choses à dire !

Cependant en l937 Charles Bliss, l'inventeur de ce système, s'était donné pour mission de créer un langage qui permettrait à tous les peuples de la terre de communiquer ensemble à l'aide de pictogrammes. Son rêve de base ne s'est jamais réalisé mais en 1970, on découvrit que sa méthode facilitait énormément l'apprentissage chez les personnes non verbales. Mais moi, comme je lisais couramment, l'idée m'est venue de mettre uniquement des mots sur le tableau et de les choisir selon mon vocabulaire courant.

Vers les années 2000, mon orthophoniste m’a fait découvrir le Light Writer qui est un appareil qui parle avec une voix artificielle. Je pouvais maintenant écrire des phrases complètes sur mon appareil et me faire comprendre des gens dans la rue ou dans les centres d’achat. Actuellement, à l’ordinateur, je possède un WordQ qui m’aide beaucoup à rédiger mes textes et mes lettres. Je n’ai qu’à commencer les premières lettres et il me propose des choix de mots. Je peux donc écrire beaucoup plus vite. Mais j’avais quand-même besoin d’un interprète pour mes appels téléphoniques. Le WordQ a l’avantage de répéter aussi à haute voix le mot que j'ai choisi ce qui me permet de me faire comprendre au téléphone. J’ai appris à naviguer sur Internet et à répondre à mes courriels et MSN. Je rédige aussi présentement mon autobiographie.

La communication a toujours été essentielle pour moi. C’est pour cela que j’inventais plein de moyens pour communiquer. Mais avec l’arrivée de l’électronique et de l’informatique, le monde entier s’est ouvert à moi. Au fait, savez-vous que le mot «enfant» signifie «sans parole» en latin ?

Ainsi, ne pas attribuer d’aide à la communication aux personnes qui ne peuvent parler contribue à considérer celles-ci comme étant des enfants!

Jean-Eudes Bourque
Centre d’hébergement Centre-Ville de Montréal